Il ne faut pas se fier aux apparences. Hors scène, dans le quotidien de la vie tunisienne, Oumaïma Manaï est une charmante et souriante jeune femme dont on apprend avec intérêt qu’elle est danseuse.

Mais quand elle monte sur scène… Technique sans faille : Oumaïma qui danse depuis l’âge de cinq ans est passée par le Sybel Ballet (le creuset de la jeune génération tunisienne), a suivi deux ans de formations au Centre Méditerranéen de danse contemporaine à Tunis avant d’intégrer PARTS (l’une des plus grandes écoles de danse contemporaine du monde, fondé par Anne Teresa de Keersmaeker en Belgique) ; Oumaïma a traversé tout ce qui se fait de mieux en danse dans son pays en n’ignorant rien de ce qui se passe en Europe.

Le plus grave est cependant à venir. Car, quand elle monte sur scène, la demoiselle est un guerrier au sens politique affûté. Premier solo, vingt ans tout juste et tout le sujet déjà dans le titre : Sensuelle si je veux (2008 – soit deux ans avant la révolution). On imagine le grincement d’une part du public, tant local qu’occidental qu’Oumaïma ne prend absolument pas dans le sens du poil. Elle n’hésite pas à critiquer l’oppression des codes de la mode, de l’injonction de beauté du marketing occidental, tapant avec une allégresse jubilatoire autant sur ce qui opprime la femme dans la culture arabo-musulmane qu’européenne. A grand coup de poing et de talons hauts : l’une de ses pièces, Parole de femme (2013), se déroule sur un ring de boxe dans les cordes duquel la très charmante qui souriait tranquillement la veille quand elle répondait aux questions, maintenant se débat avec une énergie à faire trembler les murs. Même le très correct quotidien tunisien la Presse reconnaît que Parole de femme est « le spectacle du combat, de la lutte et de l’insurrection qui nous interpelle. Il appelle à une réflexion sérieuse sur l’avenir de la femme ».

Malgré les difficultés de la situation tunisienne, pour Oumaïma Mamaï, le combat n’est pas terminé. Nouveau round, fil de fer au lieu du ring, chaussures qui contraignent la marche, affichettes « A Vendre » ou « Chantier interdit » parsemées sur l’espace, femme-enfant autant que femme-rebelle, dans Nitt 100 limites, la chorégraphe n’a renoncé à rien de ses colères, ne s’est pas résignée. Toujours guerrière, mais souriante et charmante à son vouloir.

Philippe Verrièle