Critique de Libération

Détournant les codes de la tradition circassienne et des revues, le duo Vimala Pons et Tsirihaka Harrivel raconte le délitement d’un couple à travers une mosaïque de numéros mis en musique. Un tourbillon d’émotions drôle et renversant.

Grande - commence par la fin. Tout du moins, c’est ce qu’annonce son Monsieur/Madame Loyal virtuel - simili Siri lo-tech et androgyne qui opère le décompte entre les revues - avant que Vimala Pons n’entame un monumental numéro de strip-tease acrobatique qui a tous les atours, de la durée à la densité, d’un «clou du spectacle». L’ambition était peut-être de déjouer les attentes du sensationnel, voire d’exorciser les craintes d’une redite après le succès immense de De nos jours (Notes on the Circus), le dernier spectacle de la compagnie Ivan Mosjoukine dont le strip-tease casse-cou de la starlette du cirque contemporain, poutre sur la tête, était déjà un mémorable point d’orgue.

Scènes coupées

Mais peu importe finalement qu’on soit familier de l’art circassien unique de Tsirihaka Harrivel et Vimala Pons (lire leur interview: c’est à un tour du monde qu’on pense en voyant les étoffes, serpent en caoutchouc et autres ceintures de chasteté voler à travers la scène à découvert du CentQuatre. Ou à une encyclopédie du couple. Encore une somme extensive sur les émotions qui font le genre humain, de la cruauté au chagrin. Quand cette première - dernière - revue est terminée, Pons, en tenue d’Eve, annonce pourtant dans le micro installé derrière le fatras d’instruments électroniques avec lequel le duo s’accompagnera formidablement pendant près de deux heures qu’elle reste à achever, pourquoi pas «avec les pieds des femmes chinoises et les cous des femmes girafes…»

«Spectacle à compléter et rembobiner» qui intègre dans son apparent fatras - en réalité, une mosaïque où tout finit par se toucher - scènes coupées, répétitions incongrues et moments inachevés, Grande - raconte à travers une série de revues en duo dans laquelle on reconnaît les balises du cirque le plus traditionnel (acrobaties à 10 mètres du sol, lancer de couteaux, dialogues de clown), la dissolution d’un couple et plus, beaucoup plus si affinités. Si l’on frémit devant les numéros, souvent renversants et réalisés sans filet, Pons et Harrivel jouent de la tension créée comme d’une corde sensible, et investissent l’espace de l’ébahissement avec un paquet d’émotions intenses, inespérées et souvent mélangées, dont l’éventail va de l’émoi aux larmes à l’hilarité (aux larmes également).

Puzzle de possibilités

Sur la scène en forme d’atelier, derrière une salle des commandes où l’on joue de la techno mélancolique et où l’on appuie sur un buzz pour prendre la parole, le monceau d’accessoires (meubles, amplis préparés, petit et gros électroménager) fait un puzzle de possibilités. Systématiquement, il est rangé, recomposé entre les revues, pour ne jamais cesser de ressembler à une pléthore, un territoire (ce n’est pas par hasard qu’on distribue au spectateur un plan plutôt qu’un programme), une promesse indéfiniment renouvelée.

C’est le seul souci, s’il en est un : Grande - est une revue tellement vaste, de tellement de choses, qu’elle pourrait ne jamais finir. Et quand elle se termine tout de même au moment où, si l’on a bien suivi, elle aurait dû commencer, les deux meneurs-acrobates- chanteurs-musiciens-comiques-comédiens ont l’air d’en être les premiers étonnés, puis émus, tel un couple en bout de course qui se réveillerait un matin pour se rendre compte qu’il est arrivé au dernier jour d’un cirque conjugal dont il pensait qu’il venait de débuter. Du côté du public, on se frotte les yeux d’avoir assisté à un spectacle d’un genre si neuf, si intense, si surprenant et bouleversant.

Olivier Lamm