Elle n’a pas hésité sur le titre : L’Un à queue fouetteuse. Pas tergiversé sur la référence : le peintre d’art brut américain Henry Darger (1892-1973) dont la toile éponyme met en scène des personnages masculins menaçants face à des petites filles arborant un pénis. Pas non plus flanché sur une brutalité inconfortable (…).

Voilà Perrine Valli. Directe, argumentée, précise. Elle pose le dossier de sa nouvelle pièce sur la table. Une inspiration picturale puissante, un réseau de significations autour de la violence et de l’innocence, un fond d’écran sociétal raccord. Elle dit tout, dévoile les dessous, arpente les ramifications d’une élaboration lente et méticuleuse. Parallèlement à cette « appropriation » de l’œuvre de Darger, la chorégraphe vit un tournant dans son travail suite à l’attentat contre Charlie Hebdo.

« Je suis athée mais je respecte la religion. J’ai associé ces attaques contre des innocents à la peinture de Darger. Au fil du temps, l’obscurantisme s’est imposé comme le sujet principal de ma pièce ». Ce thème extra large, vu à travers le prisme de la religion, Perrine Valli le nourrit d’une réflexion aiguisée sur les corps qu’elle estime « en danger face au retour de forces obscures et d’une forme de virilité, symbolisée entre autres par Trump ou Poutine. C’est la puissance qui s’impose actuellement comme modèle », poursuit-elle.

Peu à peu s’élabore la vision d’un plateau de théâtre proche de l’image de la caverne de Platon, avec d’immenses ombres projetées. « Les corps enchaînés évoqués par le philosophe sont dans une certaine forme d’ignorance et ne peuvent qu’être effrayés par les ombres qui sont évidemment maléfiques, précise t-elle. Pour se rassurer, l’idée de la religion surgit, avec ce qu’elle peut avoir d’illusoire. »

Pour incarner ce tourbillon de situations, de réflexions imbriquées, soufflées d’un côté par une actualité qui ne fait que pousser le curseur du chaos, et soutenues de l’autre par l’univers pictural de Darger, Perrine Valli choisit de mettre en scène huit danseurs, quatre hommes et quatre femmes. Plus que jamais préoccupée par la question de l’écriture de la danse, elle entend maintenir l’équilibre entre narration et abstraction, « sans basculer dans le didactisme ou l’illustratif. Mais, enchaîne-t-elle, je m’ennuie lorsque je n’ai pas un sujet précis. Chercher des mouvements pour des mouvements sans projet ne m’intéresse pas. J’ai tenté ici de fouiller des gestes autour de la verticalité, du fait de s’élever puis de s’écraser. »

Cette tension abstraite, aussi intensément nourrie d’images soit-elle, trouve toujours chez Perrine Valli une issue limpide, à la fois claire et charnelle.

(Texte : Rosita Boisseau)