Pour son dernier spectacle L’un à queue fouetteuse, Perrine Valli s’est interrogée sur les rapports homme-femme et la relation des corps. Sans aborder la question du genre, la chorégraphe franco-genevoise préfère parler de binarité assumée et attire l’attention sur la façon dont la différence physique peut changer la perception du monde.

Pourquoi avoir placé la question de l’identité sexuelle et les rapports entre hommes et femmes au cœur de votre travail ?

Je suis issue d’une lignée de femmes féministes depuis mon arrière-grand-mère, de femmes avant-gardistes et non dépendantes notamment dû au fait que les hommes étaient absents pour différentes raisons, comme la guerre. C’est donc lié à mon histoire personnelle mais également à la danse qui est un métier qui traite du corps.

La question du corps de la femme dans le monde, de la manière dont il est possédé à travers la sexualité, les mariages arrangés, …m’intéresse. Parce que le corps de la femme est un corps en danger. C’est un corps toujours possédé et mis en question à travers l’habillement, l’avortement, … c’est un corps qu’on empêche de décider par et pour lui-même.

Quelle est votre perception du genre dans votre processus artistique et en dehors ?

J’ai une perception claire de l’identité sexuelle qui pour moi est un équilibre et une recherche d’une forme d’alignement. Je ne travaille pas sur la question du genre mais sur la question de la binarité, des séparations qui sont faites en fonction des attributs et qui sont une absurdité de l’histoire. Un être complet est pour moi un être qui a accepté son féminin et son masculin. C’est une acquisition saine et fragile qui s’observe chez les danseurs. Il n’y a rien de plus virile qu’une danseuse étoile et les danseurs sont très féminins.

Quel est le fil rouge entre vos œuvres ?

Par rapport à l’actualité, j’aborde le féminisme, mais pas dans une opposition ou une scission entre les hommes et les femmes. Mon but est d’amener à une meilleure compréhension entre les corps pour comprendre comment ils s’influencent. Il est normal aujourd’hui que des femmes se positionnent contre les hommes surtout avec des figures masculines au pouvoir comme Trump. Cependant, j’attire l’attention sur le fait de ne pas mal appréhender le masculin.

Nous n’avons pas le même corps. Le physique modifie le métaphysique. Nous ne percevons pas le monde de la même manière. On peut prendre en exemple la maternité ou le rapport à la puissance. Comprendre la réalité de l’autre permet de mieux avancer avec lui.

Je tente également de porter mon attention sur le développement de la sororité, faire en sorte que les femmes s’unissent.

Que pensez-vous du mouvement Queer ?

Ce courant m’intéresse beaucoup car ces personnes s’expriment et prouvent par leur existence que les théories binaires n’existent pas. Cependant, mon travail me porte à m’intéresser plus à la masse. À la manière dont on peut amener les hommes à devenir féministe.

Comment s’opère le choix des artistes autour desquels vous allez travailler et pourquoi eux ?

Mon travail n’est pas conscient, il est très instinctif. Je choisis un sujet qui m’intéresse et qui est lié à la question de la figure de la femme. Je pars souvent d’une émotion personnelle que j’ai envie de traiter puis je recherche les artistes ou philosophes qui ont abordé la question. Souvent je rebondis sur un thème mis en lumière par le traitement que va en faire un autre artiste.  Ensuite je me plonge vraiment dans le processus créatif et je m’associe à l’auteur dans mon traitement de l’œuvre. Ça me permet de me dégager d’une emprise plus personnelle. Si souvent il s’agit d’hommes, c’est notamment lié à la production artistique qui est très masculine jusqu’au 19e siècle mais également parce que ça m’intéresse de collaborer avec des hommes pour revenir à cet équilibre binaire.

Comment sont vécus vos spectacles ?

Ce sont des espaces d’ouvertures qui plaisent, les gens aiment parler d’eux et tout le monde à des questions liées aux désirs et à la sexualité. Je ne cherche pas à être didactique, mais je remarque que les sujets que j’aborde passent bien auprès du public et que mon travail est accessible. Même la nudité est abordée facilement car la danse est sensorielle, moins portée sur l’intellect. Les émotions qui naissent chez les spectateurs leurs permettent d’aborder différemment le sujet traité et la forme présentée.

Interview : Laïla Hadi

Crédit photo : Dorothée Thébert