Comédienne, metteure en scène, licenciée en journalisme et prof de yoga, Gaïa Saïtta à plus d’une corde à son arc. Embarquée dans l’aventure des Halles de Schaerbeek depuis 2015 avec notamment le collectif If Human, elle nous parle aujourd’hui de son prochain spectacle Je Crois Que Dehors C’est Le Printemps, mais surtout de son travail inspiré par une vision positive du corps.

Animée par des thèmes qui se rapportent à l’histoire personnelle des gens, Gaïa Saïtta emploie souvent la figure du couple homme-femme dans ses spectacles, comme elle nous l’explique : « Il ne s’agit pas ici de raconter l’hétérosexualité mais bien l’espace entre les deux genres qui pour moi est un dialogue intérieur, une manière de se référer aux différents aspects genrés qui compose nos personnalités ».

Une manière pour la comédienne de dépasser son statut de femme et de pouvoir se réapproprier son pouvoir de définition : « Je veux parler de moi en tant qu’artiste ou personne mais de moins en moins en tant que bio-sexe ou genre même si on en est pas là concrètement dans notre société. Je me demande comment faire en sorte, si j’ai un poste à responsabilité par exemple, d’éviter d’adopter des positionnements masculinistes par rapport au fonctionnement du pouvoir ? »

Confrontée aux difficultés que rencontrent les femmes dans le théâtre, et animée par la volonté de participer à instaurer un système équitable pour toutes et tous, Gaïa Saïtta aborde sans détours la société  patriarcale « Je suis en face d’un système d’homme qui n’est jamais que la continuité de notre société. On vit dans un monde où le pouvoir est masculin tant au niveau du genre des personnes à qui il appartient mais aussi au niveau des stéréotypes. La question est donc de savoir comment on en sort, comment faire en sorte que les femmes se réapproprient certaines choses ? Il est question ici, d’ensemble, réinstaurer un système équitable en sortant du rapport binaire car la réalité humaine est plus vaste, il arrive que parfois on ne se reconnait pas dans juste ces deux genres » et d’ajouter « Je ressens une grande frustration en tant que personne de bio-sexe et de genre féminin car je ressens une différence de traitement et des rôles spécifiques à assumer. C’est aujourd’hui une évidence, c’est presque trop simple. […] Comment faire du débat une réflexion et pas juste un phénomène de mode, comment faire en sorte que ce ne soit pas que les femmes qui se battent pour les femmes ? »

Face à tant d’interrogations, Gaïa Saïtta apporte également des réponses « La complexité, il ne faut pas la résoudre, il faut plutôt exalter la différence. C’est grâce à  la richesse de l’autre et son individualité que ma créativité ressort. La déconstruction est différente de la compréhension, pour ça, il ne faut pas avoir peur de l’altérité. Cela passe par l’éducation »

Concernant l’apprentissage et la déconstruction de certains schémas, elle n’hésite pas à nous parler de sa manière d’envisager son rapport à l’autre : « C’est délicat d’entrer dans le monde des adultes. Tu as affaire à une esthétique forte, en tant qu’artiste comédienne, j’ai eu du mal à m’y retrouver car le corps doit ressembler à des caractéristiques différentes des miennes et qui m’éloignaient de mes atouts. C’est ce qui m’a amené à me demander comment trouver le beau dans la personne en face grâce au dialogue et à la confiance ? Je pense qu’il faut commencer par les jeunes, apprendre à se regarder avec nos propres yeux  et arrêter de s’imposer des modèles. »

C’est donc tout naturellement que Gaïa Saïtta en vient à aborder le beau et la manière dont ça influence son travail « J’aime travailler avec des personnes qui ne sont pas des performeurs car ils et elles sont tous et toutes différent-es. J’ai appris à nouveau à regarder, ne plus être dans l’attente d’un idéal, sortir des catégories du beau et du bien et revenir à l’être, à ses spécificités. J’en suis venue à la mise en scène, car, c’était une urgence de raconter ce qu’il y avait à l’intérieur de moi, l’étonnement que j’ai quand je regarde les gens. J’avais envie de raconter ça. La possibilité de retrouver une liberté par rapport à soi afin de revenir au plateau plus forte, sortir de l’attente. Il y avait à voir ce que veut dire la beauté qui pour moi est différente d’un code esthétique imposé qui n’a rien à voir avec la nature. Je m’intéresse à la personne, je la regarde et je m’interroge sur le contexte dans lequel elle est belle et inoubliable ? J’essaie de  faire sortir quelque chose qui soit le plus unique possible tout en essayant de ne pas se blesser car quand tu travail l’identité tu es toujours en danger car sur scène tu es exposé. Il faut honorer cet acte. »

Enfin, elle en vient à parler de son prochain spectacle « Mon dernier travail, Dehors Je Crois Que C’est Le Printemps, a été très fort car il fallait être sur scène et passer par la parole alors que ma recherche était en dehors de cette forme. Il fallait également raconter une femme qui a subi la violence et qui se relève. Ça m’a donné envie d’être plus forte et continuer à parler de ces sujets. Je n’ai pas eu le choix de raconter cette matière, elle s’est imposée à moi. Ça a résonné en moi comme de la musique, les notes sortaient de mon corps, je les comprenais et elles étaient ma parole, il n’y avait pas de travail à fournir pour rejoindre la lumière de cette histoire. Cette femme habitée par le sommet de la douleur, je ne sais pas ce que c’est, je ne suis pas mère. Là où je la retrouve, c’est quand elle continue à vivre et se donne l’autorisation de connaître le bonheur qui est une chose qu’on essaie de nous enlever car le bonheur est en dehors du pouvoir. Si elle dans cette situation de faiblesse, dans le rôle qu’elle assume dans la société, elle se donne le droit au bonheur, alors elle nous le donne à toutes et tous. »

Et de conclure : « Si on ne peut pas revenir à des relations plus profondes par manque de temps, on peut au moins suspendre nos jugements. On sera beaucoup plus libre par rapport à nous même. »

interview : Laïla Hadi