« Il y a un souci entre les humains et la sexualité. » C’est avec cette affirmation que mon entretien téléphonique avec Tan débute. Fondatrice de l’association Polyvalence, anthropologue, sexothérapeute et dominatrice BDSM (acronyme de Bondage & Discipline, Domination & Submission, Sadomasochism), la jeune femme est sur tous les fronts, de l’aide concrète auprès des habitants de la « jungle de Calais » à la publication de recueils de témoignages sur les violences sexuelles, en passant par la recherche sur « la sexualité dans les pratiques rituelles de sorcellerie ». Tan, comme elle le dit, n’a jamais été « très encline à gérer l’autorité » et a donc créé sa propre fonction. Et pour tout vous dire, on en est bien content·e·s.

Au vu de la société patriarcale et capitaliste dans laquelle nous vivons, et du lot de frustrations qu’elle génère, l’importance du travail proposé par Tan est une évidence. Du manque d’épanouissement aux clivages et aux jugements vécus et perpétrés par les humain.e-s, on comprend facilement son besoin de « créer un espace libre, actif et activiste où chaque personne peut apporter sa pierre à l’édifice même si sa pierre n’est autre qu’un témoignage, car c’est avec des pierres que l’on construit des barricades. »

Cet espace, c’est l’association Polyvalence qui milite pour « la liberté des corps et des sexualités, contre les violences directes et les dommages collatéraux des normes imposées par une société hétéropatriarcale. »  Derrière cette association, il y a des bénévoles, et surtout Tan. Loin des étiquettes qu’elle n’aime pas, la jeune femme a préféré se débrouiller, quitte à mener une carrière de travailleuse du sexe en parallèle de ses études universitaires. « À quoi on s’oppose exactement quand on dit être contre la prostitution ? À qui et de quelle manière ? Il me semble impossible de répondre de manière simple à ces questions parce que le terme de « prostitution » recouvre des concepts difficiles à manier et qui s’entrechoquent : l’argent, le sexe, la morale, le patriarcat… Bien souvent, le travail du sexe est perçu, au mieux, comme une stratégie de survie individuelle, glauque et malsaine, suite à des traumatismes, au pire, comme une violence systémique qui met tout le monde dans un même sac à sauver absolument. Ce n’est pas forcément vrai et quand bien même, je pense que la punition - la pénalisation - n’a pas de sens ; pas tant au niveau de la remise en question de l’autorité, bien que la peur du gendarme n’ait jamais réellement fait ses preuves, mais parce que chercher à contrôler d’une manière unique une pratique qui revêt des formes aussi nombreuses est impossible. Les personnes qui font et défont les lois sont censées être au courant de la réalité de ces métiers mais ce n’est pas le cas. Il faut donc que des expert·e·s fassent le lien : les travailleuses du sexe – et pas seulement celles qui sont entraînées à la joute verbale – ainsi que les associations qui travaillent avec elle. »

Proposer une conjugaison des savoirs experts et profanes, articuler le témoignage avec la connaissance scientifique afin de proposer une forme construite et constructive, s’impliquer autant dans la pratique que dans la théorie, s’inscrire dans une approche transversale et DIY (acronyme de do it yourself): tels sont les leitmotivs de Tan. « Anthroposexologue, c’est un métier que j’ai créé parce qu’il n’existait pas vraiment et que ça correspondait exactement à ce que je voulais faire. Après des études d’anthropologie, j’ai monté l’association et souhaité ajouter une corde à mon arc en suivant un DU de santé sexuelle et sexologie. Certaines choses m’ont servies, comme les explications chimiques et biologiques aux fonctionnements de l'orgasme ou de produits comme le Viagra mais je pense que 75 % de mes compétences et de mon savoir proviennent plus de ce que j’ai appris en 15 ans de militantisme, de BDSM, de recherches anthropologiques, de mes différents boulots et nombreuses rencontres que de cette dernière formation universitaire.»

Quand je l’interroge sur la viabilité d’une intervention qui ne serait fondée que sur le pouvoir subversif de la sexualité, elle me répond : « L’utilisation du corps comme outil de revendication, le fait de retourner les codes, de provoquer, choquer, interroger par le pouvoir de cette subversivité, fonctionne. Quand on brandit quelque chose qui, de tradition et de convention, est à contre-courant, on attire l’attention. Mais est-ce vraiment intelligent de le faire sur le long terme ? Je pense que sur un cheminement, il serait question des premiers pas, de la partie rebelle et adolescente qui aurait peut-être plus d’efficacté dans le temps si elle amenait à une réflexion plus adulte, plus mature, proposant un après, une suite à cette ébullition. »

Après presque une heure de conversation, je lui pose des questions sur ses futurs projets, notamment pour Polyvalence, elle me répond : « Je vais continuer à m’occuper des violences sexistes à travers les consultations et interventions que je mène, en revanche, je veux désormais limiter les témoignages sur ces thèmes, d’une part parce que j’ai envie de passer à autre chose après presque cinq ans et aussi parce que je ne me reconnais absolument pas dans le « milieu militant féministe », je le trouve plein de dogmes, de labels, de flicage ; pour une personne qui propose, qui crée, qui essaye, il y en a dix pour lui arracher les yeux. Je ne sais pas pourquoi j’ai été rangée dans ce tiroir, je n’en ai pas envie.  J'ai toujours  travaillé sur des sujets dits subversifs - parce qu’ils traitent de sexualité assumée - et je tiens à intégrer ces thèmes à Polyvalence. Ce sont des thèmes considérés comme sexuellement plus hard que ceux dont je me suis beaucoup occupée au sein de l’asso, ce que je trouve complétement absurde,  pour moi, rien n’est plus hard que le viol, l’inceste, la pédocriminalité... Pour illustrer ce paradoxe : aujourd’hui, je ne peux plus interagir sur Facebook et m’occuper de la page de Polyvalence parce que quelqu’un a signalé un lien que j’ai posté à propos de Rockbitch, un groupe britannique de heavy metal féminin. Il s’agit simplement de musique et de sexe et à cause de ça, je suis bloquée un mois, ce qui m’empêche de répondre aux messages me demandant de l’aide, un accompagnement, des suggestions, suite à une agression sexuelle, par exemple… »

Rédaction : Laïla Hadi

Pour plus d’explications sur les différentes thématiques abordées dans cette interview et/ou prendre un rdv pour une consultation de sexothérapie avec Tan (également via skype) : http://tanpolyvalence.com 

Pour ajouter un pouce bleu à la page Facebook de l’association Polyvalence : https://facebook.com/assopolyvalence/