Camille-Nestor-Josie. Vous avez bien lu, un prénom composé de… 3 prénoms. C’est plutôt rare.
Tout comme sa démarche de transition: pendant 27 ans, il a été perçu comme étant du genre féminin et a choisi de devenir un homme notamment pour défendre la place des minorités genrées dans la société. C’est bien plus commode quand on sait la facilité et le privilège qui leur est parfois réservé sur la place publique.
Le spectacle « Nature contre-nature » qu’il a co-écrit se tiendra le 31 mars à la Maison du Livre à Bruxelles.

1. Tu peux nous parler de ton parcours artistique et la manière dont il se mêle à ta vie personnelle ?

J’ai suivie des études de littérature puis j’ai fait une école de théâtre du mouvement. C’était important pour moi d’avoir les deux volets, l’écriture et la performance. J’ai gagné mes premiers cachets comme effeuilleuse burlesque où je mêlais le comique et l’érotique pour aborder la question des genres. En parallèle, j’ai découvert le slam et je me suis vite imposé comme un slameur dit « visuel ». Mon envie était de lier le cabaret, qui est un type de spectacle visuel et divertissant, et le slam, qui est une performance poétique plus épurée. J’ai aussi été présentateur de shows burlesques où mon effeuillage avait lieu à la toute fin. A l’époque, j’étais identifié comme un homme qui se déshabille et dévoile un corps de femme. C’était une façon de porter un propos par rapport à ces questions. J’ai d’abord travaillé en collectif, puis je me suis lancé dans des solos, soit en tour de chant, soit en stand-up.

J’ai débuté ma transition un peu après le travail d’écriture autour du personnage de Josie. Ma co-auteure est biologiste et elle est à l’origine du projet La Nature contre-nature (tout contre). Ce personnage, qui présente cette conférence scientificomique, est né pour contrer la « manif pour tous » et les propos qui usent de la science pour justifier ce qui est naturel ou non. Ma co-auteure voulait un personnage de femme qui s’opposerait à l’autorité patriarcale de la science.
J’ai donc développé le personnage de Josie en même temps que je débutais mon traitement hormonal, tout mon corps était en transformation en même temps que le personnage se développait. J’étais dans une démarche de masculinisation, et je me suis rendu compte de la facilité d’être un homme dans la société. Cette observation n’a fait que renforcer mon féminisme.

Aujourd’hui, je reste dans cette posture intermédiaire de mouvement entre les genres. C’est ce mouvement qui m’intéresse, c’est là-dessus que je veux travailler. Je continue aussi mes performances de slam et de cabaret en entretenant le fait de ne jamais complétement être à ma place dans une discipline ou dans un genre. C’est productif et ça nourrit ma critique.

2. Quel est le message véhiculé par tes personnages et tes spectacles ?

Notre spectacle La Nature contre-nature (tout contre) est hyper décalé mais aussi politique. Notre position revient à dire que ça ne sert à rien de prendre la nature comme autorité ou prétexte car il y a de tout dans la nature. C’est arrangeant pour certaines personnes de pouvoir se référer à des fonctionnements naturels supposés. C’est un manque de rigueur intellectuelle. Ces mêmes personnes occultent une partie de la réalité ou portent un regard biaisé sur les faits scientifiques. Pourquoi devrait-on justifier ou légitimer l’existant ? On ne peut également pas nier le fait que la science a un point de vue hétéronormatif et patriarcal.

D’autre part, avec Nestor, je prône une constante  remise en question, un doute perpétuel dans le regard qu’on porte sur le monde, sur soi, sur l’autre. J’aime essayer un point de vue qui n’est pas le mien, et la performance apporte beaucoup aux mots employés. Le contenu et l’intention se confrontent souvent, se mettent mutuellement en mouvement, ce qui me parait constructif.

3. Pourquoi avoir choisi Nestor et Josie comme prénom pour tes personnages ?

Après un accident de voiture, je me suis retrouvé avec un poignet cassé que je devais porter en angle droit contre mon torse. Je ne pouvais plus faire d’effeuillage avec mon plâtre. Je me suis mis à réfléchir sur les personnages qui se tenaient dans cette posture et j’ai pensé à Nestor, le domestique du Capitaine Haddock. C’était la première fois que je me travestissais en homme sur scène. J’ai d’ailleurs incarné un personnage muet pour ne pas que ma voix me trahisse. Tout l’auditoire pensait que j’étais un homme, même mes ami·e·s présent·e·s dans la salle. Ça a marqué les gens, ils et elles ont fini par m’appeler Nestor, y compris au quotidien. C’était une victoire de pouvoir monter sur scène malgré l’accident, et de pouvoir être identifié comme un homme par le public.

Concernant Josie, ça remonte à mon enfance. Ça ne se passait pas bien avec les autres enfants. Ils et elles m’appelaient Josie, par moquerie, en référence à la marionnette de Josiane Balasko dans l’émission « Les Minikeums », le personnage de fille masculine. J’ai d’abord écrit une chanson d’amour pour Josie et puis j’ai fini par lui donner corps sur scène. C’est une victoire pour moi de porter ce prénom qui est passé d’une insulte à une personne bienveillante et légère, attachante et très aimée du public.

4. Tu travailles également à la RainbowHouse de Bruxelles ?

À la Rainbow House, je suis chargé de projet, je coordonne le PrideFestival et All Genders Welcome. On essaie de multiplier les actions dans les communes et de donner plus de travail aux artistes LGBT. Ça me permet de rendre la pareille, comme un hommage que je rends au fait d’être de l’autre côté, de programmer et de donner de la visibilité. J’essaie de donner plus la parole aux meufs et aux personnes racisées. Parfois, j’ai du mal à faire passer des thématiques plus invisibles auprès de gros partenaires. Par exemple, éviter le cliché des deux hommes blancs quand on parle de la communauté LGBT. Derrière ces quatre lettres, il se cache beaucoup plus de monde !

5. Est-ce que tu veux ajouter quelque chose ?

Les gens me posent souvent des questions déplacées et intimes comme savoir si je suis opéré. L’important n’est pas là. J’en profite toujours pour amener la discussion sur ce que c’est de devenir un homme dans l’espace public quand tu as été perçu socialement comme une femme pendant 27 ans. De la facilité et du privilège que c’est d’être un homme blanc dans la société. Tout est plus simple pour les hommes, même prendre la parole lors d’une discussion groupée car la société patriarcale enseigne et favorise ça. Dans la rue, dans les magasins, partout, la manière dont on s’adresse à moi est devenu agréable. Je ne dois plus justifier ma présence, et ça juste parce que j’ai une barbe. Maintenant, je peux vraiment passer dans l’espace public en me sentant chez moi alors qu’en tant que nana, on te rappelle sans cesse, par des petits coups de fouet réguliers, de rester à ta place, celle de l’objet désiré. Tu dois parler peu, ne pas être fâchée, être un objet de séduction avec moins de capacités physiques. C’est important que les hommes relaient ça parce que maintenant quand j’en parle, on m’écoute. Voilà le vrai changement de ma transition, un changement social, celui dont il faut parler. Et ça n’a aucun lien avec ce que tu as dans ton pantalon ou sous ta jupe.

 Laïla Hadi



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