Cette jeune française a débarqué aux Beaux-Arts de Bruxelles avec l’envie d’ajouter quelques cordes à son arc de photographe : la performance et les installations pour aborder la question de l’intimité. Et pas seulement. La robotisation de nos vies, les femmes mais aussi le métissage sont des thèmes qui lui sont chers. « Milva déconstruit et explore les états de l’imaginaire ».

Peux-tu nous parler de ton parcours ?

Mon parcours a commencé à Paris quand j’ai eu mon bac à lauréat en communication visuelle. J’ai eu envie d’étudier la photographie, je me suis donc inscrite dans un lycée parisien pour faire un bac pro. J’ai entamé un développement artistique en lien avec des idées que j’avais. À la fin de l’année, je me suis rendue compte que juste faire de la photo, ce n’était pas mon truc. J’avais envie de monter des installations, des performances, de faire de la vidéo, de mettre un peu de mouvement dans cet art qui, pour moi, était trop plat. J’ai donc postulé à l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles où j’ai été acceptée en art de l’espace public grâce à un court métrage qui a été qualifié d’Hitchcockien. J’ai alors  commencé à réaliser des performances et des installations, ce qui m’a permis de mettre du relief ainsi que des mots, grâce à des bandes son, dans ce que je voulais exprimer au niveau photographique. J'ai pu travailler sur plusieurs mediums qui aujourd’hui me servent pour mon travail quotidien.

D’où vient ton désir de travailler sur la femme et le viol de l’intimité ?

Je pense que ça vient de mon propre parcours, de moi, de la manière dont je me suis sentie dans ma vie. Le viol de l’intimité, j’ai voulue l’évoquer, parce que j’avais ça en moi. J’avais l’impression d’avoir vécu des choses amoureuses pas très cool pendant ma jeunesse avec l’impression de ne pas avoir réussi à les expulser. Je n’avais pas forcément envie de parler de moi, je suis donc passée par les fragments de vie de mes amies pour tenter de faire de la photo et de la performance en rapport avec les thématiques qui me tenaient à cœur. Petit à petit, j’ai rencontré des personnes qui voulaient être prises en photo, j’ai développé un projet artistique qui parle de robotisation, de déshumanisation, de la société.

Chaque fois que je fais une performance, j’ai l’impression d’expulser ce que j’ai au plus profond de moi donc même si je ne parle pas de moi directement, j’utilise des sentiments universels, des ressentis. J’entremêle tous ces fragments d’histoire.

Les gens aiment bien se confier à moi. Pour ne pas trahir leur confiance, je ne raconte jamais leur histoire, mais j’en fais une sorte de fiction entre leur réalité et mon imaginaire en espérant aboutir à quelques choses. Ils me confient des éléments réels desquels je pars pour construire mon récit artistique comme un parking, un souvenir de sortie de garage, l’oppression, le viol. Beaucoup de femmes ont vécues cette agression. Du coup, je ne veux pas parler directement du viol en tant que tel, mais de celui de l’intimité, de tous ces sentiments qu’on peut ressentir et qu’on doit porter au quotidien.

Sur quelles autres thématiques repose ton travail ?

Il repose essentiellement sur la robotisation, j’entends par là,  la manière mécanique par laquelle on vit dans notre société. Ces choses qu’on est obligé de répéter tous les jours, comme refouler ses sentiments par exemple. La déshumanisation de la société par la base, à savoir le travail et l’impératif de l’avancement. Tu ne peux donc pas, notamment à cause du temps qui t’es pris,  te recentrer, te reposer, tu es toujours obligé d’aller plus loin.

Je travaille aussi sur la femme, parce que je pense, qu’elle a une force que les hommes n’ont pas, cet espoir que la vie va toujours continuer.

Ce sont mes grandes lignes, mais je ne les traite pas de la même manière dans chaque acte artistique. J’aimerais aborder ces mêmes sujets dans des séries sur le métissage ainsi qu’à travers des portraits. On parle souvent des colons, mais pas forcément des colonisés ou encore des métisses. Pourtant ils étaient là, mis à l’écart dans des institutions catholiques, retirés à leur mère noire. C’étaient des colonisés, des reclus de la société, trop noirs pour être blancs et trop blancs pour être noirs.

As-tu rencontré des difficultés dans ton parcours?

Oui, mon travail n’est pas accessible pour tout le monde, mes photos sont connotées et obligent les gens à une forme de projection. Je dois souvent expliquer mon travail aux hommes hétéros qui le comprennent moins bien. Je photographie souvent des femmes et des homosexuels. Les femmes, parce que depuis le moyen-âge, sont le sein d’un enfant, l’objet d’un homme, l’esthétique d’une pub.

Les hommes hétéros n’ont rien à prouver à la société, ils sont la « normalité » alors que les gays sont sommés de toujours se justifier. Il y a des réticences sur leur sexualité, leur personne. S’il est trop masculin, on doute de ses choix sexuels, s’il est trop féminin, ça ne va pas non plus. À la fin de la performance Cadavre Exquis, Il n’y a plus de genre, tout le monde est maquillé, emballé et prêt à être pesé et vendu.

Pourquoi travailles-tu dans l’espace publique ?

J’aime bien travailler à l’extérieur, parce ce que, ce que je veux exprimer s’adresse à tout le monde. J’aime être dans la rue, que des gens qui passent s’arrêtent, participent et repartent déstabilisés. J’aime bien aussi le fait de parler de ces espaces où les femmes ne sont pas à l’aise et en sécurité. J’aime aussi l’urbain, mélanger les matières avec la peau, l’humain. Mon dernier travail de polaroïd mélange les tissus humains avec le béton, des mégots de cigarettes et du béton.

Ton univers est à la fois visuel et sonore, pourquoi ?

J’aime créer des ambiances, que les gens soient pris par le son et le visuel, les accaparer à 100%. Le son me permet de toucher des points sensibles. Ça peut angoisser ou faire mal au ventre. C’est ma manière de toucher la personne en plein cœur.

Je songe à faire des courts-métrages parce qu’a la base, l’idée que les gens puissent se déplacer dans un fond sonore, m’intéresse. J’ai travaillé avec le créateur sonore Rafael Natal. L’idée c’est de captiver les personnes, qu’elles soient figées dans le réel mais dans celui de la performance.

Le son créer un rythme c’est pour ce que j’en mets aussi pendant les expos photos, ça accompagne l’image.

J’ai beaucoup décomposé, avec la vidéo, j’ai envie de recomposer. J’adore l’image photographique, les plans de film lents du cinéma.

Avec Rafael Natal, on souhaite proposer un projet autour de textes liés à mai 68. J’ai fait un travail de recherche autour de récits, de poésies,... Ils sont lus et Rafael viendra créer un univers sonore autour.

Laïla Hadi