Le 1er décembre 2001, date d’ouverture de la dernière action de l’Académie Expérimentale des Théâtres, l’Académie, traversées, Jean-Pierre Thibaudat s’en fit l’écho dans Libération. Pour cet Éloge du désordre et de la maîtrise, il a accepté d’actualiser ce portrait.

Où commence et où finit Michelle Kokosowski ? Personne ne sait. On se perd en conjectures. Elle semble venir de Pologne ou bien d’Israël, mais on la signale aussi en Colombie ou récemment au Japon. Elle a beau clore ses différentes vies, elle renaît toujours. Ailleurs, autrement. On n’en finit jamais avec cette dame en noir qui aura passé sa vie à hanter les théâtres. Côté salle et coulisses. Côté ombre. Avignon, grâce à « chéri mon ange » Stanislas Nordey, la verra passer brièvement côté lumières. Le temps de l’hommage qui lui est justement accordé, durant lequel elle rendra hommage à ceux dont elle a partagé l’amitié et accompagné le parcours artistique.

Qu’est-ce que le métier de cette femme dotée d’une tonitruante voix d’outre-tombe ? Personne ne saurait le circonscrire.

C’est une femme impressionnante qui, par les vertus conjuguées de son autorité naturelle, sa voix martiale et son exquise familiarité, met dans sa poche tous les serveurs, femmes de chambre, cuisiniers et maîtres d’hôtel du monde entier. Elle tutoie l’être humain comme une chatte lèche ses petits. Elle sait se faire ouvrir une porte réputée inviolable ou obtenir sur le champ le portable d’une sommité injoignable.

Au temps du mythique Festival de Nancy créé par Jack Lang, elle fut l’une de ses têtes chercheuses. Partant au bout du monde dénicher des inconnus qui deviendront bientôt des célébrités. « Lorsque j’ai vu le travail de Jerzy Grotowski, j’ai été foudroyée », se souvient-elle. La foudre lui tombera dessus une nouvelle fois en Pologne avec Tadeusz Kantor.

Bien des années plus tard, elle allait devenir un professeur atypique qui enseigne les secrets de l’art théâtral à Paris 8. Tous ses anciens élèves forment un cercle de feu. Il lui arrive d’en convoquer certains au pied levé. Ils accourent. Ses désirs sont des ordres.

Fondamentalement, biologiquement, Michelle Kokosowski est d’abord, hier comme aujourd’hui, une formidable entremetteuse. Une go-betweeneuse de first class. Une grande prêtresse de la « transmission », mot souvent galvaudé qu’elle écrit en lettres d’or. Elle n’a pas son pareil pour marier la carpe et le lapin, elle n’aime rien tant que de mettre de jeunes chiots en devenir en relation avec un vieux chien serein. Elle pratique la transmission comme un sport. D’ailleurs, entre autres disciplines orientales, elle pratique le Qi Gong auprès d’un « grand maître ».

Sa vie de femme mariée avec le théâtre est ponctuée de « grands maîtres », dont elle a été à la fois l’élève ou la spectatrice, la servante, la confidente et, avant tout et pour toujours, la passeuse.

L’une de ses plus belles aventures fut celle de l’Académie Expérimentale des Théâtres qu’elle a créée en 1990 et à laquelle elle a mis fin après douze ans de mémorables « actions ». 162 « actions » désormais consultables sur DVD dans différents dépôts – une dizaine, de Montpellier et Marseille à Mexico – et l’ensemble des archives à l’IMEC.

Douze ans durant, elle aura jeté des ponts, noué des dialogues entre des maîtres sur la brèche et des élèves déjà émancipés, le théâtre et l’université, questionnant des œuvres, des parcours, des nœuds. Le credo de l’Académie fut toujours la rencontre, jamais la réponse.

« Je ne suis ni pédagogue, ni formatrice de metteur en scène, ni actrice. Je n’écris pas, je suis à l’ombre, je me tais, mais, dans les relations de travail, je pense avoir une parole qui circule», dit-elle. Cette parole, c’est son secret. Elle tutoie, vouvoie, rudoie et charme dans la même phrase, appelle tout un chacun « chéri mon ange » de sa voix rauque de sorcière, laquelle, à propos d’un livre ou d’une parole entendue, ne ménage pas haut et fort ses « sublime ! » et ses « aaah ! », marques d’un enthousiasme qui contamine son entourage.

Michelle Kokosowski – «Koko » pour tous les «chéris mon ange», de l’Américain Bob Wilson à l’épicier italien ou arabe du coin et « Chez Albert », cela fait du monde – est une pie voyageuse qui ponctue son courrier de petites étoiles.

Quand Lang devint ministre de la Culture, en 1981, elle aurait pu postuler à la direction d’un théâtre. Elle ne le fit pas. Trop nomade pour cela. Elle rêva, nonobstant, d’une « Cité des théâtres », belle utopie, qui resta dans les cartons. L’Académie était l’une des pièces de cette Cité. Quand Alain Crombecque prit la direction du Festival d’Avignon, il s’en souvint. L’Académie se profila. Et Crombecque devint son président.

Douze ans de cadences infernales allaient suivre. La première « action » se déroula à Cracovie, autour de Kantor. De Luca Ronconi à Judith Malina et Anatoli Vassiliev, de Klaus Michael Grüber à Claude Régy, rares sont les grands metteurs en scène européens qui ne passèrent pas un jour par l’Académie, le temps d’un « atelier », d’une « œuvre à questionner ».

Les auteurs furent aussi honorés, parfois de leur vivant, comme Heiner Müller, et aussi les acteurs : une photo de Maria Casarès se tient en bonne place dans le bureau de Koko et l’on est frappé par l’air de famille qui circule entre ces deux irréductibles au front effronté. Au milieu d’autres photos, règne la figure adorée et justement sublimée de Jerzy Grotowski, pour lequel Michelle Kokosowski fut à la fois une fille et une fée. Cela seul aurait suffi à justifier l’Académie.

Il y eut, en regard, cette formidable écoute des « nouvelles générations » dont fit partie Stanislas Nordey, cette inlassable volonté de créer des liens entre jeunes et anciens. « Ces maîtres de l’extrême que sont Grotowski, Kantor ou Patte n’avaient aucune pédagogie, il fallait être là et regarder », souligne-t-elle. Et veiller à ce que les rafraîchissements soient servis en temps voulu. Car la convivialité fut l’un des secrets de l’Académie. On s’y sentait bien. On ne savait pas toujours ce qu’on foutait là, mais on comprenait plus tard. La rencontre valait autant par les échos qu’elle engendrait. Quand le contact était établi, Koko disparaissait. Étonnante démiurge, à la fois mondaine et effacée.

Depuis la fermeture de l’Académie en 2001, Michelle Kokosowski ne s’est pas repliée dans son antre parisien pour écrire ses mémoires. Elle a continué à accompagner les grands maîtres, à suivre le parcours des « jeunes générations ». L’arrivée de Grotowski au Collège de France, l’héritage de Kantor, les déboires de Vassiliev en Russie et son refuge en France. Et ainsi de suite. Dernière « action » en date de l’entremetteuse : le rôle qu’elle joue auprès du japonais Bando Tamasaburo, élevé dans son pays au rang de trésor national vivant. En japonais « Koko » veut dire « ici » et aussi « maintenant ».

Brisons-là. Cette femme indispensable est irrésumable.

Jean-Pierre Thibaudat