Référence sur la scène artistique contemporaine, Germaine Acogny porte haut les couleurs de la danse africaine. Fille spirituelle de Maurice Béjart - avec qui ils fonderont la version africaine de Mudra-, c’est sur l’air de Stravinsky, en slip et soutien-gorge, fumant la pipe comme à son habitude, que Germaine interprètera aux Halles la version du Sacre du Printemps d’Olivier Dubois : Mon élue noire.

Mais avant, focus sur la danseuse.

Pour celles et ceux qui ne vous connaissent pas encore, pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Je suis Germaine Acogny, chorégraphe, pédagogue, fondatrice de l’Ecole des Sables, un centre de formation pour les danseurs d’Afrique mais également un lieu de rencontres pour les danseurs provenant des cinq continents.

Je suis à Toubab Dialaw, un village de pêcheurs, et notre centre de formation se trouve en face d’une lagune et d’une colline parsemée de baobabs. Nos studios de danse sont ouverts sur la nature. Voilà ce que je peux dire pour me présenter pour l’instant.

Quel est votre parcours artistique ?

 

J’ai terminé mes études de professeur d’éducation physique et sportive en 1968 à l’école Simon Siegel, en option danse (Paris). Quand je suis rentrée au Sénégal, j’ai été professeur d’éducation physique et spotive au lycée de jeunes filles de Dakar, qui est devenu aujourd’hui le lycée J.F Kennedy.

J’ai fait mes études dans cet établissement, où en même temps que j’enseignais l’éducation physique et sportive, j’enseignais la danse rythmique. J’ai fondé mon premier studio de danse en 1968 dans la cour de ma maison à Dakar où je reçevais des amateurs et des semi-professionnels à qui je donnais des cours.

Puis dans les années 70, j’ai été remarquée par le président Senghor qui voulait faire du Sénégal la Grèce de l’Afrique. Il y avait les arts plastiques, la littérature mais il manquait la danse moderne d’Afrique. Il a vu ce que je faisais. Suite à cela, il a demandé conseil à son ami Maurice Béjart - qui a ¼ de sang sénégalais - et donc nous nous sommes rencontrés.

En 1975, j’étais au Mudra[1] à Bruxelles où le président Senghor était invité par le roi Baudouin. Maurice Béjart était impressioné par mon travail. Lors d’une conférence à Nairobi, l’UNESCO a demandé à Maurice Béjart d’ouvrir un Mudra en Afrique. Il disait qu’il pouvait venir au Sénégal où Germaine Acogny était présente et qui avait commencé une nouvelle danse. C’est comme ça que le Sénégal, et Dakar ont été choisis pour accueilir le premier Mudra Afrique où j’ai été la directrice artistique.

Maurice Bréjat a été une personne importante pour vous. Quel a été votre relation avec lui ?

De père à fille. C’est mon père spirituel. Comme il dit, s’il avait eu des enfants ils seraient noirs et je suis la fille noire qu’il aurait pu avoir. Donc c’était une relation spirituelle de père à fille. Il venait une fois par an voir ce qu’il se passait à Mudra et il disait que j’en étais la patronne.

Il y avait plusieurs professeurs du Mudra Bruxelles qui venaient aussi enseigner ici. C’était une relation étroite entre Mudra Bruxelles et Mudra Afrique. L’enseignement n’était pas le même puisque nous étions axés sur les arts africains.

Vous avez donc créé en 1998, une école de la danse en Afrique appelée : L’Ecole des Sables. Quel a été son impact sur le public en Afrique et dans le monde ?

Nous recevons des danseurs de toute l’Afrique. C’est le seul centre de formation permanent panafricain qui reçoit des danseurs de toute l’Afrique francophone, lusophone et anglophone. Le point commun c’est vraiment les danses d’Afrique et ils doivent échanger leurs danses pour garder un network, pour pouvoir s’inspirer de leurs danses et en faire des danses contemporaines d’Afrique. Chaque fois que nous avons des stages, nous avons une quarantaine de danseurs venant de 24 ou 25 pays d’Afrique. C’est important l’échange et le network qu’il y a entre eux.Il y a eu vraiment un impact en Afrique.

Il y a même un impact dans les cinq continents car l’Ecole des Sables est connue à travers le monde. Nous reçevons également des danseurs qui viennent parfaire leurs formations. Nous avons de grandes relations avec l’école P.A.R.T.S et Teressa de keersmaeker. Leurs élèves de 3e année viennent ici échanger avec nos danseurs chorégraphes mais aussi avec des universités des Etats-Unis et le Théâtre Old School d’Amsterdam.

Nous avons des relations avec de grandes écoles de formation pour échanger, former mais également pour accueilir des résidences.

Quel est votre regard sur l’art contemporain africain ?

Extraordinaire. Je trouve que ça explose. Nous avons inspiré Picasso, Modigliani et d’autes artistes contemporains. Nous continuons d’inspirer des artistes contemporains parce qu’il y a une grande créativité en Afrique.

Chorégraphe, danseuse, fondatrice d’une école, écrivaine, vous avez une immense carrière derrière vous. Quel regard portez-vous sur votre vie d’artiste ?

Moi je trouve que ma vie d’artiste a été pleine de surprises, de bonnes ou mauvaises mais j’en garde que les bonnes parce que maintenant, à 70 ans, je suis interprète d’Olivier Dubois pour le Sacre que vous allez voir (Mon élue noire, les 19 et 20 mars aux Halles de Schaerbeek, ndlr). Je crée mes propres solos où je danse avec un metteur en scène franco-allemand.

Quand je regarde mon parcours , je me dit : c’est vrai qu’il y a eu des grands moments comme Mudra Afrique mais aussi des mauvais moments comme quand ce lieu a fermé ses portes. Mais quelque chose de nouveau en est sorti.

À l’inauguration de Mudra Afrique, un journaliste s’était adressé à Béjart lui disant : « Monsieur le directeur ». Il lui à répondu : « non ce n’est pas moi le directeur, c’est Germaine Acogny, elle fera ce que je veux mais différement de moi ». Et bien l’Ecole des Sables est ce qu’il voulait mais différement de lui.

Dans chaque chose il y a le bon. Quand quelque chose ne marche pas, plus tard, vous comprendrez pourquoi c’était bien pour vous.

J’ai un regard pas du tout nostalgique, mais les choses évoluent et je m’adapte. C’est une question d’adaptation et je suis très heureuse de ma vie d’artiste, de pédagogue. J’aime beaucoup enseigner. Et je trouve que j’ai beaucoup de chance. La chance on la crée aussi : de continuer à danser et à silloner le monde à mon âge.

Quels sont vos projets futurs ?

Mes projets futurs, c’est de toujours continuer à enseigner. Il y a des choses, des projets, dont il ne faut pas parler parce que sinon ça perd de son poids. Mais il y a des projets pour le futur de l’Ecole des Sables, pour un proche avenir. Je continue à danser et même un de mes rêves s’est réalisé : je fais du cinéma.

Sofiane Tali



[1] L'École Mudra est une école de danse crée par Maurice Béjart à Bruxelles, pour concrétiser sa vision du ballet moderne.