Les Halles de Schaerbeek — Brussels —

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Fabien Gruau / On essaie juste de faire des ponts entre la poésie, la beauté et la complexité du monde

 

Pour son spectacle Réalités, le magicien et performeur Kurt Demey s'est aventuré dans l'inconnu avec Fabien Gruau (scénographe, photographe) et Joris Vanvinckenroye (compositeur), et il s'est inspiré des écrits de Carlo Rovelli, physicien et "rockstar de la physique quantique" d'après le journal Le Monde.

L'image qui fait l'affiche de Réalités, signée Fabien Gruau, est belle et mystérieuse. Impossible de ne pas s'y arrêter. C'est pourquoi nous avons rencontré Fabien Gruau et lui avons posé quelques questions à propos de ses photographies et de sa collaboration avec Kurt Demey. En attendant la venue de son exposition Echoes from the unseen (à partir du 18 novembre) et du spectacle Réalités (les 30 novembre et 1er décembre) aux Halles de Schaerbeek.

 

Fabien, ton travail artistique est étroitement lié à celui de Kurt Demey. Comment vos routes se sont-elles croisées ?

Ça fait 13 - 14 ans qu’on s’est rencontré avec Kurt. Au début on a travaillé avec le groupe Zur (Zone Utopiquement Reconstituée), un collectif de plasticiens qui intervient dans l’espace public. Ensuite Kurt m’a invité à intervenir sur des projets comme L’Homme Cornu où j’ai commencé à fabriquer des choses. Puis sur Evidences Inconnues où je me suis retrouvé à faire les décors et la lumière.

Quel est ton rôle dans Réalités, le nouveau spectacle de Kurt Demey ?

J’avais vraiment carte blanche. On est tous parti de zéro sur le projet Réalités. Kurt m’a invité en connaissant ma sensibilité en lumière, mon travail en photo, etc. Il m’a dit « on va explorer des champs ensemble ». Donc à la première résidence on est parti du thème développé par Kurt, on a lancé différentes pistes et je me suis plongé dans une recherche visuelle autour de l’image et de la lumière. Kurt a flashé sur un de mes collages qu’il a très vite voulu amener au cœur de nos réflexions. Pour lui c’était une bonne vision, qui permettait de sortir complètement du cadre du théâtre. Donc nous sommes parti là-dessus - une suspension abstraite et minérale dans un paysage, à la fois réelle et irréelle - et je me suis demandé comment je pouvais faire ça en vrai.

Comment as-tu fait pour transposer cette image au plateau ?

Dans mon travail personnel j’ai déjà fait ce genre d’installation dans l’espace public ou dans la nature, avec des images qui apparaissent et qui disparaissent. J’ai travaillé avec de la machinerie, avec des fils. Je viens du théâtre, donc j’ai ce bagage-là. Pour Réalités je me suis lancé dans des maquettes avant d’arriver à l’échelle 1:1 sur le plateau. La matière que j’amène c’est le minéral. Je fais voler des pierres. Je les suspends avec des ressorts et des choses comme ça, pour créer une image de l’espace qui nous entoure.

Comment la photographie qui fait l’affiche de Réalités a-t-elle vu le jour ?

Ma pratique est très libre. Le paysage en question existait déjà depuis quelques temps. Je l’ai gardé parce que je le trouvais magnifique. Mais je suis aussi fasciné par les matières, par les ruines. J’ai des bibliothèques d’images de matériaux et de scènes diverses - belles ou pas - des endroits, des espaces qui m’intéressent. Vient ensuite le moment où j’amène des matières dans ces paysages. C’est un exercice très agréable. Je me sens un peu comme un enfant. J’explore. Je compose. Je ne maîtrise pas. Et à un moment donné c’est ça et j’essaie de ne plus trop y toucher. Après 4 ou 5 collages, je commence à avoir une manière de faire, je sais comment m’y prendre. C’est un travail que je vais continuer.

Dans l’équipe artistique on perçoit un jeu d’influences réciproques. Scénographie, musique et magie en viennent à fusionner. Comment ça s’est passé entre vous ?

Kurt Demey apporte le côté magie, le mentalisme, mais pas que. Il vient des beaux-arts et donc il a aussi une vision esthétique des choses. Au plateau, c’est un mélange que l’on essaie de faire. Sur la matière minérale on a été très vite d’accord tous les trois. Parce que c’est lourd et très léger à la fois. On est entouré de ça. On parle de l’espace, donc avec Joris Vanvinckenroye, le compositeur, nous avons travaillé sur des paysages sonores qui permettent ce mélange. Nous avons enregistré des sons de pierre, de frottement, de sable, de choses comme ça. Joris a intégré cette matière dans sa musique. Il joue de ça. Et Kurt aussi. Il s’en sert dans son texte et dans sa magie. C’est assez libre en fait, avec une envie de sortir des codes classiques du spectacle. On avait envie de choses assez radicales esthétiquement, comme le choix de ce visuel, qui ne parle pas immédiatement de l’univers du spectacle.

En voyant l’affiche du spectacle, j’ai l’impression de voir la pochette d’un nouvel album de Pink Floyd.

Waouw ! Dans mes influences musicales ils sont au centre. Je ne suis pas un grand connaisseur de Pink Floyd. Mais c’était une grande découverte quand j’avais 15 ans et c’est toujours là. J’écoute Pink Floyd. Je lis leurs paroles. Echoes, un des titres phare de l’album Meddle, répondait vraiment à mon travail. Les mots étaient là. Et le titre de ma série de collages – Echoes from the unseen - est directement inspiré de là.

 

“Overhead the albatross hangs motionless upon the air

And deep beneath the rolling waves in labyrinths of coral caves

The echo of a distant time comes willowing across the sand

And everything is green and submarine”

(David Gilmour & Richard Wright)

https://www.youtube.com/watch?v=53N99Nim6WE

 

Et côté littérature, cinéma ?

Il y a longtemps, j’ai flashé sur Pierre Bordage qui a écrit Les derniers hommes. Pour moi l’anticipation a été une grande découverte aussi. Ça m’intéresse beaucoup. Comment envisager un présent-futur, quelque chose d’assez proche de nous. Alexandro Jodorowsky aussi, bien sûr. L’aventure de L’Incal, avec Moebius, est pour moi une grande référence. Des images de cette histoire – et ça fait longtemps que je l’ai lue – me sont revenues pendant la création de Réalités. Et côté cinéma, Lynch est une référence incontournable, pour la fascination de la beauté et du mystère. Quentin Dupieux et son travail sur les réalités, sur les boucles du temps, qui m’intéresse beaucoup. Etc.

La création de Réalités est une de mes premières expérience où on me laisse une vraie carte blanche. Kurt nous a toujours dit « on fait ce qu’on veut, on cherche, on se perd ». C’est très complexe ce qu’il essaie de développer autour de la science et des multivers. Mais on s’en sort en étant très humbles, en se disant qu’on est des artistes et qu’on essaie juste de faire des ponts entre la poésie, la beauté et la complexité du monde. Du coup on arrive à avoir plus de légèreté.

Propos recueillis par Michel Reuss.

Photographies : Fabien Gruau.