Les Halles de Schaerbeek — Brussel —

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Danser sur les ruines

par Laurence Khan

 

"Comment donner sens et forme à cet affect de détresse, de désorientation, induit par le fait de voir autour de soi le monde connu se déliter ?" [1]

Danser sur les ruines. Sentir le vent et laisser l’air nous soulever. L’épaisseur du monde en suspension pour un instant, réinventée par-dessus la plaine abîmée. Les dégâts sont là. Les gestes habités aussi.

Les lectures, les questionnements, les cerveaux surchauffés, les recherches de solutions, les analyses, les conclusions qui se transforment en nouvelles interrogations : comment en est-on arrivés là ? Comment en sortir ? Y a-t-il une issue ? Quels chemins peuvent y mener ? Existent-ils déjà ? Restent-ils à inventer totalement ?

Les pas se frôlent, se mêlent, se suspendent, les sens sont conviés, les sens sont sollicités, les sens sont sensés, les sens donnent des directions, des souffles, des situations nouvelles, les gestes, les bras, les corps à corps, les têtes à têtes, les cheveux, les écheveaux, les peaux, les sensations se donnent, s’échangent, se hument, résistent à la pesanteur dans des filaments de mouvements suspendus, temps suspendus qui échappent aux carcans, profils sur des lignes de démarcation où l’action se transforme en poésie des actes. Le cirque. La danse. La création.

Qu’y a-t-il derrière le miroir aux alouettes ? Derrière ce monde en pièces détachées ? Quelle société sensée souhaite-t-on susurrer, susciter, sécréter ?

Les artistes s’interrogent. Sur les ruines d’un monde abîmé. Ils s’enfoncent dans les profondeurs du paysage contemporain, s’y roulent en boule, cherchent, cherchent, halètent, en reviennent chargés de matières, explorant un langage basé sur la gravité et la sensation. La vie n’est pas finie, l’énergie continue à habiter ces corps en mouvement, ces fragments de miroirs qui reflètent une démarche, un regard, un plongeon dans les orifices, les interstices où le souffle passe encore. Faible. Ténu, peut-être. Mais vivant. Bien vivant. Résolu à nous faire vibrer, frissonner, à engendrer une réalité collective, un rituel où les êtres, les objets, les mémoires, les parcelles minuscules qui composent nos univers se réunissent l’espace d’un instant. Le temps de retourner aux sources, d’aller à l’essentiel.

"Le monde abîmé qui est le nôtre demande moins à être réparé qu’à être re-lié et re-composé, avec l’affect pour moteur, et la forme pour véhicule. Il ne s’agit pas de disparaître (pour de bon) ou de survivre (à tout prix) – disparition et survie étant les deux extrêmes de la rhétorique apocalyptique – mais de se recomposer autrement, de manière à la fois inquiète et joyeuse." [2]

 

[1] Morizot, B., « Ce mal du pays sans exil. Les affects du mauvais temps qui vient », dans la revue Critique - Vivre dans un monde abîmé, n° 860-861, Janvier-Février 2019, p.168.

[2] Noël, R., « Une science mélancolique », dans la revue Critique - Vivre dans un monde abîmé, n° 860-861, Janvier-Février 2019, p.149.

Robert Adams