Les Halles de Schaerbeek — Brussel —

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Fra Angelico / Une lecture suspendue

Par Laurence Kahn

 

Tu lisais. Tu lisais, tranquille, silencieuse.

Dans un décor simple – « pur » diraient certains, « vierge » compléteraient d’autres.

Rien de bien luxueux.

Que lisais-tu ? Dans quel monde voyageais-tu ? Quelles images étaient présentes à ton esprit ? Oui, c’est bien ton esprit à toi que j’évoque. Un esprit sain dans un corps sain. Pas de corset, pas de ceinture, tu es drapée élégamment dans un océan de plis harmonieux. L’air est un peu frais, le ciel est dégagé – « divin » diraient certains.

Au milieu de ta lecture te voilà interrompue. Une arrivée impromptue. Quelle pensée te traverse alors ?

Le peintre du tableau était italien. Guido Di Pietro, surnommé Fra Angelico, dit « le peintre des anges ». Frère dominicain. Né au 14ème siècle en Toscane. Vers 1430 il peint l’Annonciation, un retable conservé aujourd’hui au musée du Prado à Madrid. S’est-il inspiré de la nature qui l’environnait pour réaliser ce jardin d’où sont chassés deux malheureux, ce lieu luxuriant – « paradisiaque » diraient certains ? À cause de ces deux-là, appelés Adam et Ève paraît-il, plus précisément à cause de leur présence incongrue dans ce cadre, l’historien de l’art Daniel Arasse1 doutait que l’œuvre fût de Fra Angelico. Il ne pouvait croire qu’une telle « absurdité théologique » puisse figurer sur le tableau d’un peintre aussi cohérent et rigoureux.

La paternité de l’œuvre a donc été mise en question. L’Annonciation plongée en pleine ambiguïté sur ses origines. Qui en est le véritable auteur – « créateur » diraient certains ? Quelle ironie cette filiation trouble, n’est-ce pas Marie ? Mais puis-je t’appeler Marie ou dois-je t’appeler Maryam, Myriam, Sainte Vierge, Sainte Marie, Vierge Marie, Notre-Dame, Mère de Jésus ou Mère de Dieu ? Comment souhaites-tu, toi, que je te nomme ? Avec toutes ces étiquettes que l’on t’a collées, tous ces clichés dont on t’a fardée, tous ces rôles que l’on t’a fait jouer, ce n’est sans doute pas simple de t’y retrouver. De te retrouver.

C’est une question complexe. Une question au cœur du spectacle Looking for Mary. On pourrait la formuler ainsi : quels sont les obstacles culturels qui empêchent de déployer ses ailes ? Tu en penses quoi, toi ? Et l’archange Gabriel, a-t-il un avis sur le sujet ? Tu lui demanderas, il n’est pas loin. À deux pas tout au plus. Deux petits pas.

Il est déjà temps pour moi de te laisser. À tes réflexions, tes interrogations, tes lectures peut-être. Ainsi, Marie, je te salue.

 

1 ARASSE, D., Histoires de peintures, Paris, Éditions Denoël, 2004.

Le site de Laurence Kahn : http://laurencekahn.be/