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La langue pour poison

« Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, elles semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quelques temps l’effet toxique se fait sentir. » Victor Klemperer.

Victor Klemperer, philologue allemand (1881-1960), est l'auteur d'une analyse de la langue totalitaire qui fait désormais figure d'ouvrage de référence classique pour toute réflexion menée sur ce thème et pour les spécialistes du IIIe Reich. ll fut le premier à comprendre que la rhétorique nazie, en corrompant la langue allemande, réussirait à faire passer pour vrai ce qui était faux.

Son ouvrage LTI (Lingua tertii imperii, c'est-à-dire «la langue du IIIe Reich») étudie les mots de la propagande nazie, la façon dont ils s'immiscent dans les esprits et imprègnent les comportements.

«Le nazisme s'insinue dans la chair et le sang du grand nombre à travers des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques qui s'imposaient à des millions d'exemplaires et qui furent adoptées de façon mécanique et inconsciente. Les mots peuvent être comme de minuscules doses d'arsenic : on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu'après quelque temps l'effet toxique se fait sentir», écrit Klemperer dans LTI.

Qui est Victor Klemperer ?

Victor Klemperer a l'intuition du fait qu'une langue énonce une vérité sur son temps : « Ce que quelqu'un veut délibérément dissimuler, aux autres et à soi-même, et aussi ce qu'il porte en lui inconsciemment, la langue le met au jour » . Dernier fils d’un rabbin , spécialiste des langues romanes, il obtient en 1920 la chaire de romanistique à l’université technique de Dresde. Mais avec l’accession au pouvoir de Hitler, la situation de Klemperer et de son épouse Eva Schlemmer connaît une dégradation rapide. En janvier 1934, sa judéité vaut à Klemperer de ne plus être membre de la commission des examens de Dresde. Il est destitué de l’université en 1935 et devient manœuvre dans une usine : il fait des cartons et plus tard, il déneigera des rues. Ils se plient aux lois qui les transforment chaque jour davantage en reclus privés de droits, d’argent, et menacés par des descentes improvisées de la Gestapo qui pourraient leur être fatales. En 1941, Victor Klemperer fait sortir ses notes de chez lui et les confie à une amie qui les cache dans son appartement.

Après la guerre, et malgré sa clairvoyance, Klemperer, épuisé, décide de demeurer à Dresde, sous contrôle soviétique. En 1952, il prend la direction du département de romanistique à l'Institut Humboldt de Berlin. Membre du KPD et sénateur, il ne critiquera jamais publiquement le régime. Mais il n'est pas dupe : dès juin 1945, en écoutant Staline, Klemperer a la certitude qu'est née une langue du IVe Reich qu'il nomme «LQI», «Lingua quarti imperii».

L'œuvre de Klemperer, trop méconnue, demeure pourtant une contribution majeure à l'intelligence des tragédies du XXe siècle. Salim Djaferi dans sa pièce Koulounisation, mène à son tour, des recherches sur la sémantique après son expérience à Alger. Il cherchait le rayon « Guerre d’Algérie », sans succès. Sur le point d’abandonner, il finit par interroger la libraire qui lui a répondu : « Tous les ouvrages sur la Guerre d’Algérie se trouvent au rayon Révolution.» Guerre ou révolution ? Qui choisit les mots pour qui ? Ces mots recouvrent-ils les mêmes faits ? Comment la langue véhicule-t-elle l’idéologie ?

 

Sources :

Victor Klemperer, décrypteur de la langue totalitaire, Virginie Bloch-Lainé

Victor Klemperer et la compréhension de la langue du nazisme, Alexandre Dorna