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Les Halles de Schaerbeek — Bruxelles —

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L’hydre de Lerne et la femme sauvage

Par Géraldine Sauvage

En moi, grandit une hydre.

L’hydre de Lerne. Ce pas très sympathique animal se meut dans un corps de serpent, doté de sept têtes qui se dédoublent quand on les coupe. La tête du milieu, intelligence centrale, est immortelle.

Pour la combattre et la terrasser, Hercule enflamme les arbres. Il utilise les brandons pour cautériser les moignons du cou du monstre lorsque, une à une, il coupe les têtes périphériques. Armé de son épée, Hercule décapite ensuite la tête immortelle et l’enterre, vivante et sifflante encore, sous un lourd rocher, au bord de la route de Lerne.

Mon angoisse est de ce genre. Mon hydre gagne une tête à chaque échec non assumé, à chaque jugement négatif que je porte sur moi, à chaque honte de moi-même bue jusqu’à la lie. Un animal dont les têtes repoussent tant que je ne cautérise pas mes plaies et tant que je n’enterre pas la tête centrale.

En moi, danse une femme sauvage et puissante.

Une femme, bourrée de dons et de talents, qui n’a peur de rien. Une femme lucide et intuitive. Une femme sensuelle.

L’hydre et la femme sauvage grandissent toutes deux en s’entremêlant. Elles combattent pour leur oxygène et leur survie. Qui va gagner ? Celle que je nourris.

Et Dieu sait s’il m’est facile de nourrir l’hydre de Lerne. Mon propre jugement est son met de prédilection. La femme sauvage a malheureusement attendu le regard des autres pour se sustenter. L’hydre est nourrie de façon très régulière, la femme sauvage de façon épisodique.
Comme une plante trop longtemps déshydratée, la femme sauvage se noie de temps en temps
dans les compliments sans pouvoir absorber complètement cet apport brutal d’eau et de
nutriments.

Quand ces belles métaphores se sont imposées à moi, j’ai décidé d’y travailler. Je voulais conserver tout l’oxygène pour la femme sauvage. J’ai listé les outils à ma disposition pour d’une part cautériser les plaies et arrêter la régénération céphalique et, d’autre part, hydrater moi-même, régulièrement et généreusement, la belle femme sauvage.

Trois ans après, je retrouve, par hasard, l’ancien carnet noir dans lequel j’avais sauvegardé mes notes, les relis et suis, tout compte fait, relativement déçue par mes résultats.

Boostée par la découverte de mes notes, ma mémoire se fait aide incisive et pertinente. Qu’ai-je fait concrètement au quotidien ? J’ai imprimé une magnifique représentation de l’hydre de Lerne et l’ai épinglée derrière mon bureau, sur un mood board dont j’ai le secret. Et puis dans mon carnet aussi. Je voulais galvaniser mon courage au combat.

Mon angoisse ainsi extériorisée et illustrée en couleurs, me semblait plus vivable dans sa version mythologique que dans sa sombre, intangible et envahissante version mentale. Le dessin dédramatise et permet l’acceptation du phénomène. C’est déjà cela de fait.

Par contre, jamais je n’ai enterré cette illustration sous un gros rocher au bord de la route. Je l’ai gardée à mes côtés.

Et surtout, j’ai beau tourner les pages de mon carnet noir à spirales, j’y cherche en vain la représentation onirique de ma femme sauvage. J’aurais pu la dessiner. Représenter ses cheveux au vent, son air conquérant et ses mouvements carressants. C’est elle qui aurait dû être, non pas épinglée, mais encadrée sur mon bureau.

Il a toujours deux moyens de s’améliorer ; combattre ses points faibles et renforcer ses points forts. Les deux méthodes ont leurs mérites. Mais entre terrasser un serpent à sept têtes et arroser une plante tous les 3 jours, je vois maintenant assez clairement quelle méthode réclame le moins d’énergie.

Je vais de ce pas arrêter cette chronique, aller chercher un carnet à croquis et des crayons de
couleurs. Parce qu’il n’est jamais trop tard pour mieux faire.

Liège, 28 décembre 2018